« La honte ! »
Hypersensibilité au rejet et auto-censure
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Enfant et adulte, il m’est très souvent arrivé de ne pas comprendre un implicite, de poser la question et de n’obtenir en réponse qu’une moquerie.
Mon incompréhension était perçue comme de la bêtise ou de la mauvaise volonté, là où il s’agissait en réalité d’un décalage de perception, lié aux différences de communication entre autistes et allistes (non-autistes).
Ces situations se sont répétées, encore et encore, au cours des années formatrices, celles où le cerveau est si plastique que chaque impact se grave profondément dans la psyché, si bien qu’arrivéε à l’âge adulte, j’avais intégré qu’il valait mieux cacher mon incompréhension.
Même si je savais qu’« il n’y a pas de questions bêtes », j’avais ressenti si souvent la honte née de l’humiliation par mes pairs que j’avais développé une hypervigilance, un besoin de me montrer inattaquable, quitte à demeurer sans solution face à mes interrogations.
Avec les années, cependant, j’ai réussi à contrer cette tendance et à ne plus m’émouvoir de mon ignorance : le dédain face à elle en révèle davantage sur la personne méprisante que sur moi-même.
Je préfère mille fois assumer que je ne sais pas, car c’est la meilleure façon d’en apprendre davantage.
Seulement, je dispose de privilèges à ce sujet : grâce à l’environnement dans lequel j’ai grandi et à l’accès facilité à un grand nombre de ressources pour satisfaire ma curiosité, ma « culture générale » (celle qui est valorisée socialement) est étendue et solide.
Lorsqu’on cumule en revanche un décalage communicationnel lié à la neurodivergence et une culture générale moins valorisée (à cause du classisme, du racisme…), le sentiment de honte peut être plus difficile à surmonter.
S’il est, en plus, juxtaposé à la Rejection Sensitive Dysphoria (RSD), hypersensibilité au rejet fréquente chez les personnes neuroatypiques, l’humiliation sociale face à l’ignorance devient délétère, douloureuse et très néfaste pour l’estime de soi.
C’est entre ces différents paramètres que je veux aujourd’hui tisser un lien pour essayer, humblement, de détricoter un peu les causes et les conséquences de la honte.
Car elle est un sentiment inhibant : elle interdit, elle ferme, elle paralyse. Lorsqu’elle a le dessus, elle nous empêche d’essayer, de communiquer et de nous épanouir.
I. La sensibilité au rejet : un terrain déjà inflammable
La RSD, fréquente chez les personnes autistes, TDAH et anxieuses, se caractérise par une sensibilité émotionnelle exacerbée face à ce qui est perçu comme des critiques ou du rejet (réel ou anticipé).
Souvent, même des réactions neutres ou vagues peuvent être interprétées comme du rejet ou une critique silencieuse et, lorsque le rejet est avéré, il provoque d’intenses phases de dépression, de rage, de colère ou d’anxiété.
Toute situation de désaveu devient difficile à gérer après-coup, et ça, c’est sans compter que la RSD apprend même à être proactive ! Ainsi, lorsqu’on s’attend à un refus ou un rejet, les émotions anticipent et gonflent, par exemple sous forme d’anxiété ou d’évitement.
Afin d’éviter ces situations, les personnes concernées peuvent devenir des « people-pleaser », incapables de dire « non », essayant toujours de plaire par tous les moyens possibles, au détriment de leurs propres limites.
La moindre éventualité d’un échec complique grandement l’initiation de tâches ou de projets, de même que la crainte de l’exclusion peut provoquer un isolement auto-infligé. Le fameux : si je reste solitaire, personne ne peut me faire mal.
Malheureusement, la RSD n’est pas une hypersensibilité liée à la personnalité, qui surgirait ex nihilo. Elle est une conséquence logique face à une accumulation sur la durée : ce sont les cent mille piqûres, les moqueries répétées, les corrections humiliantes, les incompréhensions jamais clarifiées qui s’amoncèlent sur des années.
La mémoire du rejet inscrite au plus profond de soi conditionne le comportement : quand on s’est brûlé une fois, on ne met plus la main dans la flamme. Mais quand on n’a pas tout à fait compris la raison pour laquelle tout à coup on avait une brûlure sur la main, comment se protéger ?
N’est-il pas logique, alors, d’enfiler une tenue ignifugée et de ne jamais s’en défaire ?

II. Quand « ne pas savoir » devient honteux
« L’école nous traumatise pour rien » annonce Za dans sa vidéo éponyme.
Je ne peux que vous en recommander le visionnage, car je ne rebondis que sur un des axes de sa réflexion : la notion de « trauma de performance », qu’il crée pour parler de l’usure liée à des années d’évaluation, de comparaison et de conditionnement où la valeur d’une personne dépend de ses performances.
Au sein de l’école, le savoir est valorisé, ce qui n’est pas une mauvaise chose en soi. Le problème vient du pendant fallacieux qui en découle : si le savoir est une qualité, l’ignorance doit être une tare.
Pour se mettre du « bon » côté, on apprend alors à se moquer de cielles qui ne savent pas, qui ne connaissent pas les « évidences », qui ignorent les « bonnes » réponses.
Or, ce qui est valorisé à l’école est ce qui est valorisé dans la société, ce qui conduit – et je ne fais que maladroitement paraphraser Bourdieu – à une reproduction sociale au sein même d’une école censée permettre « l’égalité des chances ».
« La honte ! » était une interjection souvent entendue dans la cour de récréation lors de ma scolarité, lancée face à de nombreuses situations, dont notamment la méconnaissance d’un sujet perçu comme universel.
Pourtant, la meilleure façon de contrer l’ignorance, c’est d’expliquer – et ce d’une façon accessible pour les destinataires. Si honte il y a, elle appartient aux défensaires d’un système qui abandonne cielles qui trébuchent en chemin au lieu de les rattraper.
Ajoutons à ça que l’incompréhension pointée n’est pas forcément corrélée à de l’ignorance factuelle, mais par exemple à un fonctionnement cognitif atypique.
Si on peine à décoder les implicites ou les règles sociales tacites, si on est paralyséε face à des attentes perçues comme contradictoires, il est difficile d’échapper à la disqualification des pairs et de la hiérarchie.
Enfin, je ne saurais négliger la perméabilité des différentes sphères : peu importe où a lieu la moquerie récurrente, que ce soit au sein de la famille ou de l’école, que ce soit en ligne ou au travail, elle finit souvent (si ce n’est toujours) par déborder sur les autres milieux.
Résultat : la honte paralyse et on n’ose plus demander nulle part (pas même à un moteur de recherche, parfois).
Survivre, mais à quel coût ?
La honte n’est pas l’apanage des personnes neurodivergentes : elle est partout, fabriquée et alimentée en grande partie par la société.
Elle permet en effet de contraindre au silence et de renvoyer la faute à l’individu, plutôt que de révéler au grand jour que les carences proviennent du système et non de la personne.
Alors, lorsqu’on craint le jugement des autres, lorsqu’on a peur de révéler son insuffisance, on met en place des stratégies diverses, qui permettent d’éviter de nouvelles brûlures, mais continuent à irriter celles qui sont encore à vif sous la combinaison ignifugée.
On fait semblant de savoir, on acquiesce, on n’interrompt pas.
Tant pis si on n’a pas eu la référence à cette blague et qu’on a rigolé pour faire comme les autres. Tant pis si on n’a pas retenu toutes les étapes de cette démarche administrative, on s’arrachera les cheveux en solitaire.
Et puis, si certains milieux ont été plus « brûlants » que d’autres, on cesse tout simplement de les fréquenter. Sur la durée, on accepte, petit à petit, qu’on sera toujours « en retard », « à côté ». Que l’insuffisance fait partie de notre identité.
On se rétrécit jusqu’à oublier que l’existence n’est pas juste de la survie.
Je bous, rien que d’écrire ces lignes.
Parce que je suis moi-même passéε par là, oui, mais surtout parce que je vois, lis et côtoie encore tant de personnes brillantes et lumineuses, si convaincues de leur propre insuffisance qu’elles ne voient pas leur propre éclat.
L’ignorance en elle-même ne devrait pas être source de honte mais de curiosité et d’apprentissage. Le problème n’est pas de ne pas savoir, c’est de vivre dans un monde qui punit la clarification.
La honte liée à l’ignorance n’est pas personnelle. C’est le produit d’un système qui cultive l’obéissance et la conformité, et qui veut éviter qu’on pose trop de questions.
Je me souviens d’un livre que j’adorais quand j’étais enfant, intitulé Pourquoi Cur Cu Ma pose des questions ? Je ne me souviens pas du tout de l’histoire, mais il me semble, avec un titre pareil, qu’il s’agissait d’une ode à la curiosité et aux questions.
Ne pas savoir n’est pas un échec moral. Ce qui pourrait l’être, c’est ne pas interroger les incohérences et les injustices.
Admettre qu’on ne sait pas, c’est la seule façon de se donner la possibilité d’apprendre, alors je vous en prie, n’hésitez plus à reformuler, demander autrement, à interroger les implicites – quitte à choisir des espaces plus sûrs (plutôt que de privilégier l’évitement) et à ralentir.
Si vous le pouvez, posez même des questions quand vous connaissez la réponse, pour la personne qui n’ose pas encore le faire elle-même.
Parce que je suis convaincuε que demander, expliquer et expliciter peuvent être des gestes de soin et d’entraide, pas seulement pour les personnes neuroatypiques, mais pour tout le monde.


Merci pour ce décryptage de la honte avec la perspective de la neuroatypie.
Deux remarques qui me passent par la tête (on a un TDAH ou on ne l'a pas 😂)
Le tableau de Leonora Carrington me parle très bien de la honte, avec ce visage surplombant qui vise un point très précis en réduisant tout le reste à l'aune de ce point de vue unique.