Rédemptions fatales
Faut-il mourir pour se racheter ? (fiction vs réalité)
Temps de lecture : 8 minutes
Je dirais bien « ça fait longtemps que je n’ai pas écrit sur autre chose que l’autisme », mais ce n’est pas tout à fait vrai. Je pense juste que mon hyperfixation sur l’autisme redescend un peu en intensité, ce qui rouvre à nouveau la possibilité de thématiques un peu plus variées.
Ne vous inquiétez pas, cependant : l’autisme sera toujours présent.
Déjà, parce que je suis autiste et que ce que j’écris en est forcément une conséquence. Ensuite, parce que j’ai déjà fait plusieurs grands huit sur cet intérêt intense1, donc je ne doute pas que ça reviendra.
Pour l’heure, nous allons parler de quelque chose qui n’a pas d’intérêt en apparence avec l’autisme : la notion de rédemption.
Et pourtant, dès que je dis ça, je m’aperçois que c’est une erreur.
Bien sûr que la notion de rédemption a un lien avec l’autisme, tout simplement parce qu’il existe une forte corrélation entre autisme, d’une part, et de l’autre, intense perception de l’injustice et fort besoin d’équité.
Qu’y a-t-il de plus complexe et passionnant à examiner à travers le prisme autistique que le parcours d’une personne qui a mal agi et qui devient une bonne personne ?
Surtout, en sachant que beaucoup de comportements neuroatypiques sont considérés comme des fautes morales : combien d’autistes se sont cruəs « mauvaisəs » ?
Le sujet de la rédemption a déjà été mille fois traité et je ne sais pas si j’apporterai plus qu’un gravier solitaire à l’édifice philosophique, théologique et éthique qui me précède.
Heureusement, je ne veux pas traiter ce sujet en tant que philosophessə, mais en tant qu’autricə autiste : je veux examiner ce que dit la fiction de notre rapport à la rédemption.
Toujours le même caveat : je parle de ce que je connais, en termes de culture et d’histoire (occident), mais je n’en postule pas l’universalité.
Et maintenant, commençons l’exploration : qu’est-ce qui fait une rédemption ? Faut-il mourir pour se racheter ?
Fiction et rédemption
L’archétype du « redemption arc »
Je me souviens avoir découvert l’arc de Zuko dans Avatar : Le Dernier Maître de l’Air avec enthousiasme (si vous n’avez jamais vu ce dessin animé, il faut rattraper – et sauter les 2 prochains paragraphes si vous craignez le spoil).
En effet, ce personnage d’abord antagoniste devient un allié puis ami du héros – un héros lui-même, à vrai dire. Son évolution est organique, avec une rédemption progressive, une confrontation à ses fautes efficace, un changement de loyauté intense (douloureux physiquement et psychologiquement) et une acceptation très progressive par les protagonistes.
Cet arc fonctionne bien et on s’attache à Zuko d’autant plus que son chemin narratif s’oppose à celui de sa sœur, Azula (qui, elle, ne bénéficie pas de rédemption). On voit toutes les bonnes décisions que prend Zuko – inverses à celles de sa sœur.
En réalité, et ça ne retire rien à la qualité d’Avatar, il s’agit d’une construction typique d’arc de rédemption. Un personnage, d’abord certain de ses idéaux, est confronté à des situations qui l’amènent au regret, puis à se retourner totalement.
Sa rédemption passe alors par des actes de bravoure ou de sacrifice, validés par un personnage « pur » (souvent le héros) et/ou par les personnages qu’il a lésés.
Bien sûr qu’on aime ce genre d’arc, ce genre de personnages : on a besoin de croire en la possibilité du changement, de volonté transcendantale.
Mais c’est une croyance dangereuse, responsable en partie du validisme et des « conseils » de santé totalement pétés que donnent des personnes valides aux personnes handicapées ou malades.
Car il existe une conviction fondamentale qu’on a le contrôle, que si on fait les choses bien, alors la maladie, le handicap ou la pauvreté ne nous atteindront jamais. D’où l’assignation d’une moralité à des actions et comportements atypiques.
La rédemption expiatoire : mourir pour se faire pardonner
Sans doute mon point suivant découle-t-il de cette illusion.
Zuko est jeune, matrixé, il ne lui faut en fin de compte pas « grand-chose » pour s’apercevoir que s’il veut être aligné avec les valeurs qui sont déjà au fond de lui, il doit changer et prendre des décisions difficiles.
Son arc n’est pas la norme en termes de rédemptions fictives. Beaucoup, beaucoup de personnages qui se rachètent dans la fiction, le font… et meurent ensuite promptement.
De Boromir (Le Seigneur des Anneaux) à Darth Vader (Star Wars) en passant par Norrington (Pirates des Caraïbes) et Walt Kowalski (Gran Torino), beaucoup, beaucoup, beaucoup de personnages secondaires dans Doctor Who ou d’antagonistes dans les mangas (Zabuza dans Naruto pour n’en citer qu’un seul).
C’est un trope très populaire, nommé « Redemption Equals Death » (« rédemption = mort »)2, avec des listes loin d’être exhaustives sur TvTropes – mais il commence à être de plus en plus subverti, heureusement.
Suivant ce trope, la mort est un raccourci scénaristique, qui permet aux autaires de s’épargner la réinsertion sociale du personnage ou le pardon sur la durée et autres conséquences.
Les implications de ce raccourci sont moins chouettes : la rédemption n’apparaît valide que si elle se fait dans le sang. S’agit-il vraiment d’une transformation… ou d’une punition finale ?
Pourquoi aimons-nous tant les rédemptions ?
La puissance émotionnelle de la transformation
Je connais peu de personnes qui n’ont pas été touchées d’une façon ou d’une autre par une rédemption fictionnelle, de Zuko à Silco (Arcane). Il y a une raison à la popularité de ce trope.
Dans un monde incontrôlable, un monde où nous sommes en permanence soumisəs à des torrents d’informations que notre cerveau ne peut pas accueillir, on a besoin de certitudes, de choses auxquelles se racheter.
C’est plus facile de se dire qu’il y a des gentilləs et des méchantəs. Mais c’est tout aussi important de se donner la possibilité de changer de bord si, par hasard, on s’était trompé.
On crée une dichotomie simple et on se dit que passer d’un côté à l’autre n’est qu’une question de volonté.
Voilà la séduction de cette rédemption narrative : elle satisfait un désir de résolution morale, et fait de cette résolution quelque chose de terriblement final.
Miroir à la symétrie bien/mal, le trope « Redemption Equals Death » propose un tant pour tant très équilibré : la mort du personnage compense le mal qu’il a fait.
On peut donc se permettre de pardonner / d’apprécier ce personnage, parce que son ambiguïté a été annulée lors de son sacrifice.
Mieux encore, on peut s’autoriser à s’identifier à ce personnage, puisqu’il expie pour nous, d’une façon qui me rappelle la catharsis des tragédies grecques :
« En s'identifiant à des personnages dont les passions coupables sont punies par le destin, le spectateur de la tragédie se voit délivré, purgé des sentiments inavouables qu'il peut éprouver secrètement. »3
Alors oui, la plupart du temps, le personnage meurt pour affirmer cette rédemption – mais il s’agit d’une absolution accessible, rassurante dans ce monde où on est promptə à commettre des erreurs.
Une influence culturelle et religieuse
L’obsession occidentale pour la rédemption n’est pas étonnante, puisqu’elle est (notamment) très présente dans les religions monothéistes.
Dans le judaïsme, Yom Kippour, le Jour du Grand Pardon, comporte jeûne et repentance, et célèbre l’expiation des fautes envers Dieu (mais pas envers autrui). Le christianisme comprend quant à lui nombre de récits où le mal peut être effacé par une action, que ce soit le sacrifice ou la confession.
Attention cependant, la lecture christique du « Redemption Equals Death » ne se calque pas bien : Jésus n’a pas péché, il s’est sacrifié pour les péchés de tous les autres êtres humains.
Si le personnage en rédemption se sacrifie pour sauver d’autres personnages, c’est cependant sa propre mort (et le sauvetage) qui le rachète.
Cette culture invite à une recherche d’arcs parfaits, avec des étapes bien identifiables, que l’on peut cocher une bonne fois pour toutes : faute(s), prise de conscience, rachat par le sacrifice.
La rédemption devient alors un acte spectaculaire, ce qui est parfaitement logique d’un point de vue narratif. Il est bien plus percutant de tuer un personnage plutôt que de le décrire rendant visite à toutes les personnes lésées pour reconnaître ses erreurs.
Les dangers de la rédemption fictionnelle
L’échec à penser l’après
Désormais, chaque fois que je vois un « Redemption Equals Death » (R=D), je râle. En revanche, ses subversions (réfléchies ou humoristiques) m’intéressent bien plus.
(Je pense à la saison 2 d’Andor – je m’attendais à un R=D pour un des personnages… et pas du tout. J’ai adoré. Et, bien entendu, je ne peux pas évoquer la rédemption sans mentionner The Good Place.)
Je râle pour plusieurs raisons :
C’est une béquille facile et beaucoup utilisée. Oui, quand c’était Darth Vader, c’était inattendu et magistral – mais depuis, c’est souvent une resucée sans beaucoup de goût.
Pour peu que la partie « rédemption » soit très brève, on se retrouve avec un personnage racheté de façon douteuse.
J’adore les antagonistes et les personnages horribles. Qu’iels meurent méchantəs : ça ne m’empêchera pas de les apprécier ! Mais si on leur donne une semi-rédemption… c’est décevant, quelque part, parce qu’iels n’auront bénéficié ni de la sublimation de l’horrible, ni de l’angélisation du sacrifice.
Même si c’est plus impactant d’un point de vue narratif, la « rédemption = mort » évacue les conséquences sociales, psychiques et relationnelles du rachat.
Alors, oui, on ne peut pas traiter tout ça de façon exhaustive dans un film de 2h ou même dans un roman, surtout s’il s’agit d’un personnage secondaire, mais il y a clairement d’autres façons d’appréhender le rachat d’un personnage qui a commis des crimes atroces.
Pire encore : l’idée qu’il faut se sacrifier pour se racheter sous-entend que certaines fautes ne peuvent être réparées que par la mort. C’est une vision tant punitive que définitive, avec laquelle j’ai beaucoup de mal.
Ce qui m’amène au dernier point : la mort du personnage déresponsabilise. Son sacrifice – même s’il a sauvé les protagonistes – ne compense en rien le mal qu’il a causé. Sa mort ne ressuscite pas ses victimes, ne répare rien de ce qu’il a brisé.
Répercussions dans le réel
La fiction a tendance à nous montrer des personnages maléfiques se racheter par une action spectaculaire.
Dans la vraie vie, c’est impossible. Les gens ne peuvent pas se racheter une bonne fois pour toutes – même si leurs crimes sont bien plus petits que dans la fiction (pour la plupart).
Se racheter ne peut pas être performatif (s’excuser en public – et se contenter de ça)4, ni une instance unique. C’est un travail lent, principalement solitaire, qui ne rapporte rien – et certainement pas des applaudissements.
La rédemption n’est pas pénitence – je suppose qu’elle peut en faire partie, mais se flageller (au sens propre comme figuré) ne sert pas à grand-chose sans parcours réparateur.
La rédemption peut passer par du sacrifice : celui de temps, de ressources, de parole, d’aide. Juste pas un sacrifice vital.
Même le pardon n’est pas nécessaire à la rédemption.
Quand on entreprend de se racheter, on assume ce qu’on a fait de mal – et on accepte que les personnes lésées ne nous pardonneront peut-être pas. C’est un chemin individuel, vers une version de soi-même à qui on pourra pardonner, éventuellement, un jour.
(Par exemple, qu’est-ce que j’aime le traitement de « Frenchie » (Serge) et Kimiko dans The Boys.)
Parce que la rédemption, ce n’est pas quelque chose que quelqu’un d’autre nous donne. Le pardon de la personne lésée ne sert pas à nous racheter. Il lui sert à elle, dans son parcours (uniquement si elle le choisit), et sa simple énonciation ne nous rend pas meilleurəs.
Ça, ça ne dépend que de nous.
Les rédemptions que nous offre la fiction ont quelque chose de fascinant, de pratique, de digeste. On peut les consommer sans culpabilité, grâce à leur efficacité et à la satisfaction émotionnelle qui en découle.
Pourtant, cette rédemption est simpliste, pour ne pas dire réductrice.
D’un point de vue narratif, c’est paresseux, et d’un point de vue réaliste, ça vise à côté : la rédemption ne peut pas se résumer à un acte théâtral. C’est un processus lent et souvent invisible.
Commettre des erreurs ne devrait jamais condamner à la mort – pas quand on sait à quel point les populations marginalisées (handicapées, neuroatypiques, racisées, sexisées…), sont plus susceptibles d’être jugées (et de juger elles-mêmes leurs fautes) à l’aune d’un code de moralité fait par et pour les minorités privilégiées.
Alors, peut-être naïvement je l’admets, je souhaite une fiction et une réalité dans lesquelles la rédemption n’est pas disparition – mais reconnaissance de ses responsabilités et actions concrètes vers le mieux, par l’entraide et la bienveillance.
Une partie de la communauté autistique préfère l’utilisation de « intérêt intense » à « intérêt spécifique », car ces intérêts ne sont pas forcément spécifiques… mais l’intensité est ce qui les distingue. J’adhère à ce postulat.
https://tvtropes.org/pmwiki/pmwiki.php/Main/RedemptionEqualsDeath
https://fr.wikipedia.org/wiki/Catharsis
Je viens de lire cet incroyable article sur la culpabilité blanche performative et ne peux que le recommander.


