Loin des yeux, près du cœur
Pourquoi les amitiés neuroA ne fanent pas
Temps de lecture : 7 minutes
Je crois que j’ai découvert le proverbe « loin des yeux, loin du cœur » dans W.I.T.C.H. (souvenirs, souvenirs) et, comme souvent, je ne l’ai pas compris tout de suite.
Après échange avec ma mère, j’ai appris qu’il s’agissait d’une façon de dire que l’éloignement physique générait une distanciation émotionnelle. J’ai trouvé ça très triste… et un peu faux : ce n’était pas parce que j’étais loin de quelqu’un que je l’aimais moins (ah, premier degré, qu’est-ce que je t’aime).
Bien entendu, le sous-entendu de ce dicton est temporel : une distance géographique éphémère n’a techniquement pas d’influence sur l’attachement (sinon les vacances provoqueraient beaucoup plus de ruptures).
C’est lorsqu’il y a conjonction entre les deux que se détériore le lien affectif.
Pour beaucoup de gens, du moins. Pas pour moi.
Et il a fallu que je découvre l’autisme, ses ramifications sociales et ses manifestations dans mon entourage et mon rapport aux autres pour comprendre que mes cercles amicaux n’étaient pas le fruit du hasard – à plus de niveaux que j’aurais pu le croire.
Je vous invite à embarquer pour un petit cycle de 4 articles sur les différences entre amitiés neurotypiques et neuroatypiques (surtout autistiques et TDAH1, mais j’utiliserai « neuroatypique » pour en parler).
Et aujourd’hui, je veux explorer la nature de ces relations : pourquoi « loin des yeux, loin du cœur » s’applique-t-il si mal aux amitiés neurodivergentes ?
La « détérioration de l’amitié » : un vécu alliste ?
J’ai récemment découvert le concept de « détérioration » ou « dissolution de l’amitié » et je ne crois pas qu’il ait de sources scientifiques per se. Il s’agit plutôt d’une observation empirique.
De quoi on parle ?
La définition est aisée : il s’agit de l’estompement puis de la disparition d’une relation amicale.
Mais qu’est-ce qui cause cette dissolution ?
« Tout d'abord, certaines relations s'estompent en raison d'une diminution de l'attachement émotionnel. Certains amis cessent de consacrer du temps et des efforts pour entretenir l'amitié, il n'est donc pas surprenant que l'attachement émotionnel diminue. Deuxièmement, les deux parties peuvent devenir insatisfaites de la relation et décider de faire une pause ou de passer plus de temps avec d'autres amis. Enfin, un événement susceptible de détruire la relation peut se produire. »2
En gros, soit la relation ne fonctionne plus pour des raisons claires (insatisfaction, conflit), soit… parce qu’on n’y consacre pas assez de temps et d’efforts.
L’espacement de la communication et la distance géographique créent des fossés intangibles mais bien réels, qui mènent à une perte de lien affectif, perçue de façon presque inévitable.
C’est vraiment ce qui est entendu dans « loin des yeux, loin du cœur » : si des amiəs ne se voient pas régulièrement… leur amitié s’étiole.
Une fréquence centrale pour les allistes
De fait, la sociabilité neurotypique repose sur des retrouvailles fréquentes (le fameux verre après le travail), spontanées (« j’étais dans le coin »), autour d’activités partagées.
Ce tissu affectif est renforcé par des prises de nouvelles régulières, même si elles peuvent paraître superficielles. L’absence de contact se pare implicitement de sens : celui d’un désintérêt, voire d’un désengagement.
Comme l’explique Jaime A. Heidel, les neurotypiques sont des roses en termes d’amitié, tandis que les neuroatypiques sont des cactus.3
Elle explique que les amitiés neurotypiques sont délicates et fortes, mais ont besoin d’entretien fréquent et précis, comme les roses.
Les amitiés neuroatypiques, elles, sont de l’ordre du cactus : solides et peu changeantes. On peut vérifier l’état du cactus de temps en temps, mais si on oublie, il ne fanera pas de dépit.
(C’est sans doute pour la même raison que seuls mes cactus (littéraux, hein) ont survécu, là où toutes mes fleurs ont fini par dépérir.)
J’ai appris à la dure que si je ne contactais pas régulièrement mes proches neurotypiques… ben, iels considéraient que c’est parce que je ne voulais plus être leur pote. Et, en un contre-Uno parfaitement logique, quand je reprenais contact X temps plus tard, il n’y avait plus de lien à renouer.
Le problème c’est que même en comprenant que je dois entretenir les roses dans mon entourage, ça reste compliqué, à cause de ma cécité au temps.
Amitiés neuroA : autre temporalité, autre logique
Si nous avons le « loin des yeux, loin du cœur », les anglophones ont le « out of sight, out of mind » (« hors de vue, hors d’esprit »). Des allistes diraient qu’il s’agit d’une équivalence, d’une traduction.
L’autiste que je suis pointe la différence : on parle en français de cœur et en anglais d’esprit (mind).
Or, si la distance (géographique ou temporelle) n’a pas d’impact sur l’amour que je ressens pour mes proches, en revanche, mon rapport au temps et l’impermanence des choses, eux, ont tendance à les faire momentanément disparaître de mon esprit.
Oui, comme dit Ian Stobaugh, j’oublie même ma mère par moments. De la même façon que si un aliment n’est pas visible (sur le plan de travail, à l’avant de l’étagère du frigo), j’oublie qu’il existe et je le laisse périmer.4
Ce n’est pas que je refuse de manger cet aliment ou que j’aime moins la personne, c’est juste un rapport différent au temps et aux choses, commun chez les personnes autistes et TDAH.
Le temps n’affecte pas nos sentiments
Cette cécité au temps commune à de nombreux neuroatypiques contribue à une compréhension partagée entre elleux.
Ainsi, j’ai de nombreuses et fortes amitiés qui ne diminuent pas avec le temps, même si je ne vois ni ne contacte ces proches régulièrement.
D’ailleurs, la plupart de mes amiəs habitent loin de mon plateau provençal : Paris, Toulouse, Lyon… Sans parler de ma famille, elle aussi éloignée de plus de 1000 km la plupart du temps.
S’il y en a certainəs avec qui j’ai des échanges réguliers, voire quotidiens en fonction des périodes, d’autres se poursuivent pendant de longs mois en silence. Pas de messages de ma part, ni de la leur.
Et, quand on se reparle, que ce soit par écrit ou en physique, la relation reprend comme si on s’était quitté la veille. Il peut y avoir un bref moment de réacclimatation, mais il n’est même pas systématique.
Je viens de renouer avec une personne que j’ai fréquentée ado et jeune adulte. Notre relation avait été mise en pause pour des raisons diverses, mais par le pouvoir du temps, de la maturité et de la communication, nous avons récemment repris contact.
Verdict : lorsque je l’ai revue, après près d’une décennie d’éloignement, il nous a fallu très peu de temps pour retrouver notre dynamique antérieure, avec la complicité et l’entente que nous avions alors.
Les piliers de nos amitiés
Cette différence de maintien de lien entre neurotypiques et neuroatypiques peut s’expliquer par les attentes différentes en termes d’amitié.
Les premièrəs privilégient la régularité, le plaisir d’être physiquement ensemble, le bavardage – ce qui explique pourquoi le confinement a été si difficile pour elleux.
Les secondəs, dont je fais partie, considèrent davantage la présence d’intérêts communs et la réciprocité.
Et ce n’est pas étonnant, quand on compare aussi les modes de communication : small talk (bavardage pendant lequel les paroles échangées ont moins d’importance que l’énergie ou les émotions) versus infodump (déballage exhaustif sur un sujet très apprécié).
Attention, je ne dis pas que les relations amicales allistes ne se basent pas sur des intérêts communs ! Bien sûr que ça en fait partie. En revanche, la régularité et le rituel social sont nécessaires pour le maintien de ces relations : sans elles, l’amitié se délite.
Ces divergences vont de pair avec ce que le chercheur autiste Damian Milton appelle « le problème de la double empathie » : l’incompréhension réciproque entre autistes et allistes (alors qu’entre personnes autistes, la communication est souvent fluide – comme entre personnes allistes).5
Alors, forcément, le maintien d’amitiés entre roses et cactus peut paraître complexe. (Pas impossible, hein. Vraiment pas. Mais ça demande des ajustements de part et d’autre.)
Des mécanismes spécifiques
En revanche, les amitiés entre neuroatypiques peuvent être aussi fortes et intenses que les amitiés entre neurotypiques – ou vice-versa.
Le temps et l’énergie vécus autrement
Logiquement, partager un fonctionnement similaire engendre de l’empathie.
Je sais que si L. ne me répond pas, c’est parce qu’il s’en demande beaucoup en ce moment et qu’il gère son énergie sociale du mieux qu’il peut.
Je préfère qu’il prenne soin de lui plutôt qu’il me contacte et que ça le décharge davantage, au risque de faire un shutdown : il n’y a pas de dette temporelle.
Je sais très bien que ses sentiments n’ont pas changé non plus (notamment grâce à la magie de la communication sporadique : un « juste pour te dire que tu me manques, pas de réponse attendue », à laquelle j’obtiens un react cœur).
Interactions atypiques
Une des études que j’ai lues pour préparer ce cycle propose deux spécificités dans les interactions autistes : la présupposition d’un terrain commun (infodump, références, langages partagés) et la faible exigence de coordination (on ne se froisse pas pour un silence).6
Si on y ajoute la faible importance autistique accordée à la mise en scène sociale, on comprend aisément la facilité de la reconstitution de l’intimité – et ce, même après une période de silence.
Même si j’ai encore souvent le réflexe de m’excuser d’avoir mis un peu de temps à répondre à un message (parce que j’avais oublié ou que je n’avais pas l’énergie, puis que le temps a passé), la plupart du temps je m’en abstiens désormais avec mes proches… parce que, de une, je sais que c’est compris en face, et de deux, iels font pareil (et je les aime).
Alors, si « loin des yeux » reste « près du cœur », surtout pour les autistes et TDAH, ça n’empêche pas que les personnes « hors de vue » s’évaporent momentanément de nos esprits (« out of sight, out of mind »).
La régularité, les verres après le taff, tout ça nous est difficile, voire douloureux (le brouhaha d’un bar peut être extrêmement incapacitant, par exemple).
En revanche, s’il n’y a pas de rupture explicite, nos sentiments demeurent les mêmes, peu sensibles aux affres du temps.
J’adore retrouver mes potes « perduəs de vue » – à peine nous retrouvons-nous que c’est comme lors de notre dernière rencontre. Et ça, c’est vraiment beaucoup trop chouette.
Et vous, vous amitiés sont plutôt des roses ou des cactus ?
J’utilise encore “TDAH”, même si je n’aime pas du tout cette histoire de “trouble déficitaire”. Je préfère l’acronyme VAST (“Variable Attention Stimulus Trait” ou “Trait de stimulation attentionnelle variable”).
https://socialsci.libretexts.org/Courses/Pueblo_Community_College/Interpersonal_Communication_-_A_Mindful_Approach_to_Relationships_(Wrench_et_al.)/10%3A_Friendship_Relationships/10.02%3A_Stages_and_Types_of_Friendships
https://www.thearticulateautistic.com/when-a-cactus-meets-a-rose-why-autistic-neurotypical-friendships-often-fail-and-how-to-prevent-it
https://www.dailyeasternnews.com/2021/09/27/friendship-and-adhd-is-harder-than-you-think
https://fr.wikipedia.org/wiki/Problème_de_la_double_empathie
https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC6512057


Un autre angle super important et painful à explorer c’est aussi le fait que les personnes neuroA sont très susceptibles aux “amitiés” avec des personnes narcissiques. Je mets des guillemets car il n’y a pas de vrai réciprocité et perso, j’ai mis des années à échapper à ces personnes et à apprendre ce pattern.
Je suis un 🧲 aux personnes narcissiques du coup je me protège bcp plus qu’avant et je suis bcp plus dûr•e à approcher. Ce qui m’isole davantage malheureusement mais c’est nécessaire car trop douloureux de retourner dans ce pattern super toxic!
Brassens était connu pour être n cactus et avoir une fidélité farouche pour un petit cercle d'amis quasi inchangé depuis sa jeunesse à Sète,v"les copains d'abord", parmi lesquels Jeanne et l'auvergnat (qui l'ont hébergé à l'impasse Florimont), corne d'aurochs, le mauvais sujet repenti, et Püppchen la discrète femme de sa vie